
Voilà. Décembre est passé, laissant derrière lui les corps usés mais la conscience tranquille : le travail a été fait.
Nous devons remettre nos pendules biologiques à l’heure, le temps de nous recaler sur un rythme naturel qui a été contraint tout un mois : les levers à pas d’heure et les réveils intempestifs d’angoisse subite d’ostréiculteur qui joue quand même gros, à Noël.
Le contexte global n’étant pas à la joie, nous pouvions craindre un désistement de vos papilles, ce qui ne s’est pas produit.
De mon point de vue, j’ai pu constater que chacun y a mis du sien, avec patience et bonne volonté.

Nous savons être dépendants de trop de paramètres que nous ne maitrisons pas, nous savons également qu’il est difficile d’être performant à 100% sur une aussi longue intensité. Mea culpa la première, qui doit faire preuve du plus de rigueur possible, ce qui n’est pas totalement inné chez moi, j’ai plutôt tendance à être dans des cadres flous, voire en sortir. C’est bien parfois, mais ce n’est pas ce qui est demandé par les logiciels de logistique.

Le facteur humain est le plus formidable en cette période.
Je vous connais tous, par mail, par sms, par téléphone, par Messenger, par WhatsApp, par télépathie…
Je connais vos prénoms. Au début, je vouvoie, c’est mon éducation, je finis par tutoyer parce que vous devenez souvent familier, même si je ne sais pas à quoi vous ressemblez. Vous avez un ton, une façon d’écrire, une police de caractère qui peut me donner une image de vous, qui m’est sans doute propre et n’est pas vous.
Vous avez la fatigue au fil de la voix, ou le dynamisme inébranlable, vous vous donnez des surnoms pour répondre au mien, Marie de Là-Haut par exemple, j’ai parfois des homonymes qui se mélangent, deux Myriam l’une du 42 l’autre du 26, vous êtes loin, vous prenez les mêmes paniers, il me faut une forte concentration pour ne pas vous confondre dans les expéditions alors qu’après vous avoir vues je ne pourrais plus vous confondre !

Quand Marie de La Haut me passe sa commande par mail ou sms, j’écris sur la fiche qui ira au chantier « Slow Food », mais en vrai j’ajoute « Ferme de » parce que c’est là que seront livrées les huîtres. Donc entre Marie et la Ferme de, il y a déjà 3 noms différents pour vous désigner. Et si moi je connais ces 3 ou 4 nom parfois, l’équipage au chantier ne le sait pas, alors je ne parle pas de vous de la même façon à l’un ou à l’autre.
Vous avez des angoisses.
Tous.
Je crois que pas un seul d’entre vous ne m’a pas demandé une fois « est-ce que tu sais quand les huîtres arrivent ? ».
J’en ai un qui est plus angoissé que les autres, pour qui j’ai beaucoup d’affection parce que je sais qu’il va m’envoyer un message.
Et franchement qui pourrait vous en vouloir ?

Les huîtres dans les montagnes, c’est comme un Edelweiss dans mon jardin, un truc incongru qu’on ne sait pas trop comment traiter, un être vivant dont tu sais qu’il a de la valeur, que les gens attendent pour leur réveillon de « convivialité familiale », dont on ne sait pas s’il sera mieux dans la grange ou dans le bas du frigo, et puis surtout, il est hors de l’eau depuis deux jours, il reste combien de temps pour le consommer !
C’est à Noël que l’article « conservation et dégustation des huîtres » est le plus lu.
Alors, sachez quand même que moi aussi j’ai hâte que les huîtres arrivent, qu’elles ne soient plus sur les routes, entre deux cols dont j’ai peur que la neige empêche le franchissement…
Et qu’à cette question je ne peux répondre que « je ne sais pas ».
Il y a ce qui est prévu, la marge que l’on peut parfois se donner, les bonnes volontés, les oublis sur le quai, les erreurs de parcours, les pannes de camion, la grippe du chauffeur…
Quand les huîtres arrivent « avant » la date prévue (c’est arrivé, si) et que vous râlez, j’ai presque envie de rire…

Mais vous ne râlez pas trop. De moins en moins sans doute parce que tous nous sommes conscients des contraintes des autres.
Cette année vous vous êtes impatientés parfois, vous avez tenté de trouver vous mêmes des solutions (en allant chercher les huîtres directement « au cul du camion »), parfois c’est nous qui avons fait un geste pour rattraper ce qui n’a pas été possible…

J’avoue que quand le téléphone sonne, j’ai souvent une légère appréhension car j’ai appris à anticiper les problèmes.
Or, cette année, j’ai eu beaucoup plus d’appels positifs, où je n’avais pas de souci à gérer, mais des compliments à recevoir, et quelque part c’était un petit sursaut de plaisir qui donnait son quota de vitamine à mon moral.
Chaque mot de ce type est transmis, à Jean-Noël en premier lieu, mais également à tout l’équipage qui mérite d’entendre tout ce qui fait du bien. Alors je remerciais de votre part Louis, Gwen, Quentin, Jacques, Anne, Martin, Alain, Léo, Clémentine, Mayelle, Camille, Sylvain, Lucile, Maxime, Eloïse, tous ceux qui ont travaillé avec nous pour vous.
Je répète aussi très souvent vos questions, ou expressions.

Chaque domaine a son vocabulaire propre, en ostréiculture il y a même des vocabulaires différents en fonction des régions, mais il est reconnaissable.
Vous avez beaucoup plus d’imagination que nous, et souvent c’est très mignon : bourrichette, caissette, boite, pour les bourriches, ou paniers. Nous commandons des paniers à notre fournisseur et c’est sans doute une fois qu’il y a des huîtres dedans que le panier devient bourriche.
Souvent vous me dites : « Je voudrais une bourriche d’huîtres ». Point. J’aime assez pouvoir répondre à votre demande au cas par cas : « dites moi combien de douzaines et je vous dirai quelle bourriche » On se sent savant.
L’autre jour des copains m’ont demandé cinq demi douzaines. Mazette.
On a souvent aussi « Vous ne faites QUE des huîtres ? »
Alors, comment te dire, oui. Oui oui, on ne fait QUE des huîtres. Dieu merci.

« Vous vivez dans un paradis » Oui. Oui aussi. Étant donné que l’enfer se rapproche assez de la vie en ville, oui, c’est Paradise.
Et « C’est un métier dur ». Oui. C’est vrai. Merci. Mais, s’il se mérite, les bonheurs qu’il procure sont au centuple. C’est un peu comme d’avoir des enfants, un truc qui fait grandir, qui fait relativiser, qui donne des leçons tous les jours, qui rend humble aussi.
C’est bien Gabin qui chantait « …J’suis encore à ma fenêtre, je regarde, et j’m’interroge
Maintenant je sais, je sais qu’on ne sait jamais »
Les pires, les questions à éviter pour de vrai, si vous voulez une vraie réponse. Et je vous promets qu’on nous les a posé.
« Vous avez des Gillardeau ? » Ça c’était à un salon, et c’est mortel comme question. Ça ne mérite même pas d’y répondre. J’avoue que parfois nous pouvons être désespérés.
« Elles sont fraîches vos huîtres ? » : Oui, elles sortent du congélateur.
« Elles sont bonnes vos huîtres ? » : non, les bonnes on les garde pour nous. Ou bien selon l’humeur du patron : non, c’est pour ça qu’on les vends.
Une petite dernière « Vous avez fini la sieste ? » : ça c’est un après-midi qu’on avait fermé en mettant le panneau « sieste en cours »…
Bref, entre vous et nous c’est une longue histoire, qui se perpétue pour notre plus grand plaisir. Je vous remercie de votre patience, de vos questions qui font sourire et j’espère que vous en trouverez d’autres !

Oh, j’ai failli oublier ! J’ai oublié !!

BONNE ANNÉE !!

