Comment j’ai appris à aimer les huîtres…

Aimer les huîtres n’était pas chose gagnée d’avance. Enfant j’étais plutôt loin de la côte hors des périodes de vacances, ou bien dans une île où l’ostréiculture est un rêve métropolitain.

Manger une huître ne me serait tout simplement pas venu à l’idée, et les adultes ne pensaient sans doute pas à partager ce met précieux et rare…

Il n’était alors même pas question de budget ou de goût. Ce n’était juste pas à ma portée.

Plus tard, revenue en Bretagne, les huîtres faisaient partie du repas de Noël, en famille, la bourriche à ne pas oublier de prendre avec le bouquet de fleurs ou les cadeaux sous le sapin.

J’ai appris à faire mon foie gras avant de manger ma première huître.

Celle-ci est venue à moi, un été, laiteuse, des mains d’une amie précieuse. Une huître que je n’ai pas pu refuser, car en plus il m’arrive d’être polie, ou bien suffisamment curieuse pour ne pas dire non.

Elle est passée. D’ores et déjà j’ai compris la « laitance » quand elle m’a coulé sur le menton.

Mais bon, ce n’était pas le grand amour.

Cela dit, l’automne qui a suivi, j’ai commencé à travailler au chantier. Avec Jean-Noël. Le fameux « package » amoureux.

Mon regard a commencé à changer, à observer les différences, les couleurs, les formes, les espèces variées de créatures marines, mes mains ont senti les textures, les aspérités, les coupures, la douceur, mon odorat s’est éveillé aux parfums iodés de la mer certes, mais aussi de la vase, du goémon, de la pluie, du sable, du vent…

L’huître m’apprenait les sens.

Un jour, Emiliane, la maman de, en fin de matinée alors que le dos tirait, que les yeux ne savaient plus si le tapis avançait ou était à l’arrêt, a proposé d’ouvrir quelques huîtres.

Elle avait plus de 80 ans déjà, elle venait travailler en dilettante avec nous, avec sa force de travail et la bonne humeur contagieuse de celle qui n’a absolument plus rien à prouver à personne.

Elle pouvait me faire peur, car vraiment je me sentais très petite à côté de son expérience, de sa vie en général… Donc il était hors de question de dire non.

Encore une fois c’est à l’affectif que j’ai fonctionné.

Alors j’ai fait comme les autres, j’ai mangé mon huître, ouverte par les mains d’Emiliane.

Seulement cette fois, tout avait changé. L’huître a répondu à un besoin que je ne savais pas avoir. Elle m’a secouée, donné un coup de fouet, celui du second souffle qui remet sur les rails, le coup de pied au derrière qui booste ta force de travail, ou juste ta motivation.

Sans le vouloir, j’ai ressenti les bienfaits de l’huître.

C’est bien bien après que j’ai su l’importance de l’iode dans l’organisme, le zinc, le sélénium…(il y a des tas d’articles sur la toile qui te donnent les éléments constitutifs d’une huître et ses apports nutritionnels…)

Elle participe de nos défenses immunitaires, elle lutte contre l’arthrose, elle est bonne pour la peau et remet en forme ! que demander de plus. Tout cela s’est concentré dans cette bouchée offerte, un matin d’hiver alors que j’allais tomber de fatigue.

La dernière étape, et pas la moindre, c’est LE jour où j’ai AIMÉ l’huître.

Ce qui te semblera étonnant peut-être, ce n’était pas en hiver, ni en automne, et on avait bien débordé les mois en R où traditionnellement on consomme des huîtres.

C’était dans les premiers jours de juin. Nous étions invités avec nos petits cailloux jolis, à venir inaugurer une oeuvre d’art sur le port de Portivy. Les huîtres faisaient un peu partie de l’aventure, car des coquilles concassées puis cuites et réduites en poudre (je résume ) participaient du liant d’une peinture naturelle et éphémère qui avait recouvert le quai grâce au talent d’un artiste italien Roberto Coda Zabetta.

Nous devisions sans doute très intelligemment de la beauté de cette oeuvre léchée par les vaguelettes d’une petite marée montante de fin de printemps, tout en ouvrant quelques huîtres que nous dégusterions sur le petit mur face au port.

Bien entourée, le travail bien fait, satisfaite d’une belle saison sans doute, émue de la beauté du lieu, je mangeais une huître. En l’espèce, la troisième de ma vie.

Et là, bam ! Explosion en bouche de saveurs toutes plus riches les unes que les autres. Je tombais amoureuse.

Depuis il s’est écoulé pas mal d’années, et d’eau salée…

L’huître est devenue pour moi, un lien. Une connexion aux gens, à la terre, à l’environnement. Elle réunit les passions, les dégouts, les agacements, les enthousiasmes surtout. Elle guide ma vie et celle de monsieur que j’accompagne. Je n’ose plus imaginer une vie sans huître.

Je me demande alors qui donnerait l’heure de la marée, le sens du vent, qui me dirait si l’on est en été ou en automne, s’il a trop plu ou pas assez.

L’huître est un livre. Son manteau sont les première et quatrième de couverture.

À l’intérieur, quatre pages que sont les branchies, les pages qui vont donner sa nourriture à l’huître, le plancton comme autant de mots qui l’aliment et l’enrichissent. La bouche constituée de quatre palpes labiaux, près de la charnière (le talon) de l’huître. Et puis un coeur. Un coeur qui bat pour créer un courant qui va conduire la nourriture où il faut. L’huître n’a aucun système nerveux, elle ne ressent rien de ce que nous ressentons pour elle.

J’aime l’huître pour sa vision globale du monde. Sa vigilance quant à la qualité du milieu qui lui permet de vivre, de grandir, et aussi de mourir. J’aime imaginer que tant qu’il y a des huîtres, tout n’est pas perdu.

Tout dans l’huître, me donne envie de continuer à me battre pour défendre son existence, au plus près de sa nature, de son rythme, de sa richesse. Manger une huître c’est défendre un patrimoine, un savoir-faire. C’est participer du grand tout du vivant.

Les feuilles de chêne de l’automne, font partie de la chaine alimentaire de l’huître…

2 commentaires

Répondre à Claudine Annuler la réponse.