En Ostréiculture

Il y a différentes façons d’être ou devenir ostréicultrice (ou ostréiculteur).

La mienne s’est faite avec le coeur, au rythme de celui de l’ostréiculteur de qui j’ai croisé la route il y a presque 15 ans déjà.

Je ne savais pas les obstacles, j’étais portée par ces raisons que connaît le coeur que la raison ne connaît point.

Très vite pourtant, ma féminitude, mon âge, mon éducation, mon inculture, mon corps, ont parlé.

Autant le rappeler tout de suite, mettre les points sur les zi, c’est de mon parcours qu’il va s’agir, il va te parler ou pas, il sera parfois comme une indéniable réalité, partagée par toutes et tous aussi, ou totalement étranger à ta vie. Se connaître, faire connaître, peut être utile, mais il n’y a pas de règle.

L’ostréiculture est devenue ma vie, au-delà de ce que je croyais possible. Peut-être est-ce la façon dont mon ostréiculteur de patron de mari, l’induit. Peut-être est-ce juste parce que travailler avec le vivant c’est se mettre en symbiose et que, comme dans une famille, on reste toujours attachés, que ce soit en visuel, ou par la pensée.

Avec les huîtres, on ne peut pas se quitter.

J’avais quasiment 40 ans la première fois que j’ai mangé une huître, la première fois que j’ai foulé un parc, la première fois que j’ai chu dans l’eau, le cul par terre.

Beaucoup de premières fois qui donnent le la.

Intellectuellement je lisais beaucoup. Mes expériences se faisaient par les mots. Je pouvais comprendre beaucoup de chose. Le cycle de vie de l’huître, sa biologie, le sens du vent, l’action de la marée, les manoeuvres du chaland, la prise au vent, la hauteur des tables, la rotation des parcs…

Mes mains avaient passé plus de temps avec un crayon ou avec un clavier, même si je savais scier du bois, courir dans les chemins creux, nager à contre courant, j’avais rarement les ongles en deuil.

Néanmoins, entrer en ostréiculture c’est reconnaître son ignorance : je ne savais rien, au fond, du cycle de l’eau, du sens du vent, de la loi des courants. Je le savais dans ma tête, mais je ne l’avais pas « compris ». C’est un peu comme de vouloir apprendre à écrire avec une tablette ou un clavier : il n’y a pas de connexion entre le geste de former les lettres et le mot. Il manque un lien, celui qui lie le corps et le cerveau…

Dernièrement je voulais faire un ensemble de photos sur « le geste » ostréicole. Il se trouve que le milieu humide (un tant soit peu pour mon appareil photo) et la nécessité de travailler, me freinent un chouïa.

L’engagement physique est réel. L’engagement mental indéniable. L’entourage indispensable.

Les premières années je voulais faire aussi bien et autant que les hommes. C’est là que j’ai découvert mon « féminisme » : pourquoi est-ce qu’une femme ne devrait pas faire aussi bien qu’un homme ?

Il se trouve que c’est un métier d’hommes, dans le sens où l’outil est adapté au masculin. Le port de charge que l’on ne peut pas éviter même si avec la mécanisation elle a diminué au fil des générations, reste important. Une manne fait 15 kg, pas 10 ni 12.

On finit par trouver des astuces, par accepter que, peut-être, on est moins rapide, mais l’endurance elle, est meilleure. L’homme est capable d’un effort puissant, la femme de constance.

Je sais tourner les poches mêmes lourdes, sans le regretter amèrement le lendemain. Enfin, un peu quand même en terme musculaire au début de l’été, mais pas de façon pathologique.

Ce qui compte, c’est varier les tâches, les gestes. Par exemple je préfère, et de loin, tourner des poches, qu’une matinée à trier des huîtres au tapis. Pourtant au tapis c’est « moins difficile » mais pour moi, c’est plus douloureux.

Quelques « pépins » de santé, mécaniques, m’ont fait me sentir vieille avant l’heure : marcher dans la vase, subir les rotations du genou, marcher à contre courant avec l’équipement hivernal, éloignent la sensation d’être leste comme à 20 ans, ou même à 30.

C’est là que les limites du corps te font comprendre, à tout âge, que l’aspect physique du métier est à prendre en compte. L’ostréiculture te fait plus vite arriver à ce que tu peux attendre de ton patrimoine humanoïde.

En opposition, quand tu es « réparée », que tu retrouves une certaine souplesse, que la douleur n’est qu’un lointain souvenir, que le geste est fluide et ample, libéré, le plaisir fou de retrouver les fonctions corporelles de ton âge, rend les marées exultantes, où tu sais que ton geste active en toi, le muscle, l’oxygène, les endorphines, que ta fatigue est « bonne » te permettant un sommeil serein.

C’est là que je me sens le plus « connectée » au vivant.

Cela n’empêche pas non plus le cerveau de fonctionner à plein régime : autant les marées estivales peuvent te mettre en méditation par le rythme du geste, autant la production, le travail sur les parcs ou à terre, l’adéquation avec le marché commercial que tu as développé, avec la trésorerie et les investissements, obligent à réfléchir perpétuellement.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas : la météo, les marées, le vent, jouent à l’instant T sur ton travail, les saisons influencent un schéma global, avec quelques variations ponctuelles au jour ou à la semaine.

Rien n’est fixe, figé, tout bouge.

L’ostréiculture c’est accepter que tu ne maîtrises pas grand chose, c’est l’adaptabilité, avec plus ou moins de bonheur.

Par exemple, cette belle neige ou ce joli gel que nous avons eu fin décembre, début janvier, ce cadeau photogénique, a quelque peu désorganisé une « routine » hebdomadaire.

A présent nous allons, entre autres, attaquer le dédoublage du naissain que nous avons mis en place au printemps dernier : il va s’agir d’aller lever des poches, trier au tapis les plus petites huîtres des plus grosses de ce naissain là, dont une partie ira au sol, l’autre en poches. Nous allons espérer avoir des marées, ce moment où nous accompagnons la mer descendante pour aller sur l’estran, remettre les poches sur les tables, à différents niveaux.

Cela dépendra donc des hautes et basses pressions, de la barre d’Etel, du sens du vent.

Cela nous le savons.

Je ne parlerai pas de la charge mentale, liée à l’aspect sanitaire : quand à Noël ton chiffre d’affaire sur 15 jours correspond parfois à plus de 60% de celui d’une année, tu as les yeux rivés à la carte sanitaire éditée régulièrement par les organismes officiels en cas d’alertes, que ce soit pour une pollution terrestre (Escherichia Coli), humaine (norovirus) ou planctonique (dinoflagellés dont la présence est directement liée aux produits phytosanitaires), liste non exhaustive.

Ni de la charge mentale qui accompagne celle des transporteurs, les délais de route, les pannes, les confusions de destinations…

La charge mentale de la dématérialisation… ce temps infini que tu passes devant un écran, à espérer cocher les bonnes cases alors que tu sais que l’ostréiculture est à cheval entre la terre et la mer, paysan marin, terme inconnu des logiciels !

Enfin il faut savoir s’entourer.

Au chantier comme en société, ton allié est l’humain.

Parce qu’il faut passer au-delà des applications, au-delà des réseaux : Je crois qu’au fil du temps nous avons croisé presque chacun d’entre toi ou bien celui.celle qui fait le lien avec toi.

Nous avons un panels de « partenaires », ceux grâce à qui tout fonctionne. Un jour, il faudra que je partage mes adresses, mes numéros de téléphone, mon répertoire est large, une familiarité s’est instaurée.

Se déplacer, voir comment ces partenaires là travaillent, permet une meilleure connaissance et compréhension à la fois des coûts mais aussi des délais. On apprend tellement la patience que parfois c’est nous qui sommes en retard en face d’une réponse rapide !

Et puis les humains qui travaillent au chantier, au fil des années des saisons. Sur du long terme ou juste deux semaines. Tout le monde n’est pas « aguerri » au milieu humide, salin et froid. Souvent l’organisme a son propre tempo et appelle au repos. On passe au-delà des agacements, énervements, dont on sait qu’ils sont dus à la fatigue, réelle, du corps. Nous ne réussissons pas toujours à maintenir la sérénité car, en tant que chefs d’orchestre, nous avons aussi nos barèmes, qui sont étirés au-delà de leur zone de confort.

Cette année, 3 de nos enfants ont pu travailler avec nous. Si nous ne sommes jamais vraiment disponibles en période de Noël, nous avons néanmoins pu partager cela : cet effort, ces ressentis, cette fatigue mais aussi cette satisfaction du travail accompli, dans les temps, en harmonie. Au pied du sapin il y avait donc cette chaleur, ces corps las, ces silences bavards, ces sourires d’expérience vécue : ce climax hivernal ostréicole, l’Être ensemble.

Enfin, les « à-côtés » que nous chérissons parce que leur rôle est primordial :

Nous avons choisi d’afficher notre engagement et nos valeurs à travers des associations, des labels, des mentions, dont les chartes correspondent à ce que nous pensons bénéfique pour la biodiversité, comme Nature & Progrès, cette association à l’origine du « Bio » en France, qui est restée fidèle à ses principes, moins permissifs que ceux du label AB, lui-même. Nous échangeons régulièrement avec leurs adhérents, particuliers ou professionnels et nous admirons autant l’engagement des autres, en adéquation totale avec leur milieu, nous parlons alors le même langage et notre compréhension de l’écosystème global est commune.

Je fais partie de ceux qui pensent que devoir afficher une façon de travailler en accord avec le milieu, est un non-sens. Pourquoi cette façon de travailler « vertueuse » n’est-elle pas la norme ?

Quand on subit de plein fouet le résultats d’activités industrielles/productivistes à terre, avec le ruissellement, qui est une évidence géographique avant d’être une théorie sociologique, on ne comprend pas pourquoi l’humain continue à se planter un missile dans le pied ? Vraiment, ça dépasse mon entendement…

Les huîtres sont un condensé de l’activité humaine à terre, la moindre pollution est anthropique, de près ou de loin…Hors-sujet me dis-je, déjà traité avant sans doute, tant la récurrence existe.

En dehors des labels qui mettent en avant notre façon de travailler, notre produit, nous accompagnons autant que faire se peut l’Observatoire du Plancton, dont nous faisons partie de coeur et de Conseil d’Administration. Nous essayons de lui accorder du temps, des idées, des moyens, une visibilité.

Le plancton c’est la vie, c’est une respiration sur deux de l’air que nous respirons (j’ai été frappée de cette image et je la répète à l’envie) et ce sont des acteurs de la qualité d’eau qui permettent à l’humain de manger des huîtres et autres coquillages.

La vie est faite de hauts et de bas, l’ostréiculture en est un exemple type.

Elle me bouscule, me remet à ma petite place bien souvent, mais elle est source de tellement de joies : il ne se passe pas un jour sans que mon regard ne soit émerveillé par le paysage qui me fait face. Une petite branche à la surface de l’eau, une feuille d’automne, la forme d’une huître, sa couleur, les éponges qui recouvrent les poches en été, les algues qui se fixent sur nos vivants cailloux, les nuages qui apportent l’eau douce nécessaire à la vie planctonique, l’eau turbide qui draine la terre avec les sédiments dont sans nul doute l’huître fait sa coquille… l’onde que créent mes pas dans l’eau, la force qu’il faut pour avancer contre courant, cette vie qui m’échauffe et me fait rendre compte que tout fonctionne, jusqu’à cette caresse du vent, le chant des oiseaux… ou leur cri furieux de mon approche, qui les fait renoncer à une crevette gargouillante dans une flaque de mer restée dans un creux en jusant…

Entrer en Ostréiculture c’est donc se mettre au service du vivant et prendre conscience que nous ne sommes que les maillons faibles d’une chaine immense qui commence avec le plancton. Notre chaine à nous peut être usée parfois, alors nous la raboutons comme nous pouvons en regardant ce plan d’eau qui s’ouvre devant le chantier, nous prenons courage auprès de ces coquillages qui continuent de vivre malgré ou avec les éléments, nous admirons leur résilience, leur capacité à être des témoins du milieu qui les entoure.

Le paysage de l’huître est nourricier, de la tête aux pieds, il se traduit aussi dans les photos que je partage sur les réseaux même si la meilleure photo est celle que je n’ai pas encore prise, celle qui se dresse sur mon chemin, idéale dans un soleil irisé, avec l’ombre d’une aigrette qui nargue ma lenteur…

Mon patron de mari pense que pour moi il n’y a pas d’ostréiculture sans photographies. C’est vrai. Profondément, quand le travail est bien fait, il est photogénique : des mannes dans les bassins à la couleur d’une huître. Ces photos sont devenues, au fil du temps, un aide mémoire « rappelles-moi, l’année dernière, à quelle date on avait nettoyé les bassins ? »

Il n’y a pas de fin quand on cherche le beau, il n’y a pas de fin tant que la vie palpite dans nos huîtres…

PS : comme tu le vois, je ne suis pas très souvent sur ce site. N’hésite pas à t’abonner aux réseaux, sur Instagram notamment que j’alimente plus régulièrement, en photos comme en courtes vidéos !

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