Chaque printemps, comme un renouvellement, il y a une incertitude certaine : le jour du naissain.
Celui où notre fournisseur officiel va nous appeler et dire « je vais à la maline demain, je vous appelle après ».
Les charentais parlent de maline, pour la marée.
Souvent la maline en question est vers midi, alors on est quasi sûrs qu’on aura pas de nouvelle avant la fin d’après-midi, et l’impatience nous tend.
On peut imaginer les dates de malines possibles, puisqu’à Port des Barques il n’y a pas la barre d’Etel, on peut compter sur les coefficients de marée pour savoir si elle va descendre. Mais on ne peut jamais être certains que le naissain sera suffisamment grand pour qu’il puisse être récolté.
Par exemple l’an dernier le naissain c’était pendant qu’on était à San Giorgio en Italie avec nos amis producteurs Slow Food, et nous n’avons pas vu arriver ni mettre en place le naissain. C’était la première fois qu’on « ratait » cette journée.
Cette année le 1er mai était donc un jour travaillé.

Quand j’ai vu les coupelles garnies, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à un bouquet de fleurs. Les jeunes huîtres se tendent vers le ciel, le soleil, elles érigent leur coquille en transparence et fragilité, faisant preuve de beaucoup de vivacité.
L’équipage de Fabrice est fait de son père, ses amis, sa femme. Une histoire de famille là aussi.



Ces huîtres sont nées l’été dernier entre juillet et août. Elles se sont formées quand, lors d’un choc thermique, du froid vers le chaud ou l’inverse (une pluie fraîche, un coup de soleil, un orage), leurs géniteurs ont largués dans l’eau leurs spermatozoïdes et ovules.
La fécondation se fait hors de la coquille (ovipare), dans l’eau tiède dont la température constante permettra à la larve d’évoluer favorablement, une vingtaine de jours, jusqu’au stade de larve pédivéligère, où le pied ainsi constitué va trouver un support pour se fixer. Dans la nature sans intervention humaine, un rocher, un caillou, une coquille d’huître…
L’ostréiculture c’est donc avant tout cela : maîtriser le captage des larves d’huîtres, en posant le bon support au bon moment pour que les larves aient envie de se poser. Je dis bien envie car il existe une sorte de chimio-tactisme qui fait que certains supports n’auront pas la faveur de la larve.
Toutes les larves qui n’auront pas trouvé de support resteront du zooplancton et ne seront pas perdues pour tout le monde.

Les collecteurs, ces coupelles, sont passées dans un tube où une brosse va les décoller et les faire tomber dans un crible. Ce crible est constitué de 3 tamis, qui permettront de donner 3 tailles d’huîtres. Remarquez que déjà au même âge, à un mois près, le naissain a 3 tailles en moyenne.
Nelly avait posé ces trois tailles sur le tapis pour compter le nombre d’individus au kilo.


On arrivait à 700 bêtes pour le plus gros tamis, celui de 12, 1100 pour celui de 10 et 1800 pour celui de 8.
La criblure, ce qui ne reste sur aucun tamis, qui est trop petit, qui est souvent jeté, nous le gardons également, pour en sauver le plus possible même si nous savons que ces individus trop petits sont déjà les plus fragiles. Dans le kilo de criblure on va de 5 à 7000 huîtres dans un kilo, c’est considérable. Peu survivront néanmoins.
Imaginons que sur le tamis moyen de 10, avec 1100 bêtes au kilo à 9 mois de vie, 2 ou 3 ans plus tard, avec le savoir faire, nous obtiendrons 12 bêtes au kilo. Dans une poche où samedi nous avons mis deux kilos, donc 2200 huîtres environ, dans deux ans il y en aura environ 160. Tu vois le nombre de fois où l’humain va intervenir pour dédoubler, trier, semer ?

Ces poches que nous avons mises à la marée samedi sont légères. Nous n’étions pas certains de réussir à tout mettre en poche dans la matinée mais nous avons reçu le renfort presque imprévu de la Queen Mum, 94 ans de bons et loyaux services à la cause ostréicole, un phénomène de durabilité tout de même.
En juin nous allons dédoubler les poches les plus pleines, car le coefficient de croissance des huîtres est fort au début de leur vie, et d’autant plus quand elles changent d’eau. Elles sont boostées par le nouveau bain de Plancton !
Les jours de naissain sont importants dans notre cycle de travail. Nous savons qu’il ne faut pas attendre avant de les remettre à l’eau, ce en quoi tous les producteurs avec qui nous avons travaillé, de Franck à Fabrice (un copain de Franck) sont fiables : les huîtres ne passent qu’une nuit hors d’eau.

Quand elles arrivent à Listrec, elles vont boire rapidement également, et bénéficieront ainsi de ce bloom de Plancton du printemps, cette efflorescence alguale de Plancton végétal, qui arrive au bon moment pour les toutes jeunes huîtres (maintenant qu’elles sont décollées de leur support elles sont des huîtres en toute autonomie) mais également pour les adultes qui vont prennent des forces pour se préparer à la période de reproduction qui arrive, à grand renfort de réchauffement de l’eau.
Ici aussi nous avons de la reproduction, mais les chocs thermiques entre la basse mer et la pleine mer ne permettent pas aux larves de survivre jusqu’au stade final. Seules quelques unes trouveront à se fixer, qui sur une table, qui sur un crochet (le chimio-tactisme on le voit bien), qui sur une huître de sol…
Alors voilà, un nouveau cycle de vie d’huîtres est à l’eau depuis samedi, nous allons surveiller leur croissance comme le lait sur le feu, les aider à se développer, cet été en dédoublant les poches, en les retournant quand les entéromorphes auront pris possession des mailles, pour qu’elles puissent filtrer en continu dès que l’eau les recouvre, et ainsi se nourrir à l’envie.
Une fois l’été passé, il sera temps de lever les huîtres des générations précédentes pour les trier et les préparer soit à retourner en poche pour une année supplémentaire, ou au sol, soit être vendues, car elles auront atteint leur taille « marchande ».
Le début de quelque chose c’est toujours de l’espoir en herbe !



