Depuis un moment j’ai l’intention d’écrire un article sur la Laisse de mer.
Ce devait être avant l’été, avant les plages, avant vos plages, mais finalement, que ce soit parce que l’été a pris trop d’avance ou moi trop de retard, c’est maintenant.
Maintenant, un jour où l’orage a grondé suffisamment pour que le ciel lâche quelques ballons d’eau sur nos campagnes desséchées, et qu’un soupçon de cet air qui nous a tant fait défaut, vienne perturber avec joie mes pages encore blanches.
Maintenant, alors que plus que jamais nous nous sommes préoccupés du sort de nos coquillages, baignant dans une eau devenue quasi tropicale.
Si l’humain que je suis n’a pas pu s’empêcher de penser que cette température était particulièrement agréable, je me suis aussi rappelé que je n’étais pas à La Réunion, et qu’il y avait donc un truc qui clochait.
Jamais eau n’a été si chaude dans notre fond de Ria, avec une température aux alentours de 25°C, alors que l’air extérieur oscillait entre entre 35 et 38°C (à l’ombre). Trois anomalies donc, la température, la période et la durée.
Ni biologistes, ni climatologues, qu’avons-nous juste « observé »?
La laitance. Les huitres étaient laiteuses beaucoup plus tôt que d’habitude (laitance = gamétogénèse)
Elles ont délaité (largué dans l’eau spermatozoïdes et ovules) beaucoup plus tôt.
Plusieurs fois déjà.
Enfin, cette année encore, on peut dire que les huîtres triploïdes (donc stériles) ne servent vraiment à rien du tout, car nos huîtres n’étaient laiteuses que le temps de le dire ah ah ah.
Jusqu’ici, nous ne constatons pas de mortalité inhabituelle sur les parcs, lieu de vie privilégié des huîtres. Nous avons su, en revanche, que certaines n’ont pas apprécié de passer d’un accouchement précoce à une montée en température forte et brutale pour terminer dans un frigo à moins de 10°C.
Les huîtres n’aiment pas les variations de pressions, les variations thermiques répétées, et c’est aussi pour ça qu’on les laisse plus tranquilles l’été.
Je ne sais pas comment les huîtres de laboratoire vont passer cet épisode.
Ni comment les huîtres dans les élevages à forte densité vont supporter le manque d’oxygène (manque de vent et de vagues) et le manque de nourriture (l’influence de la météo sur le plancton est forte).

À l’Observatoire du Plancton, à qui j’ai demandé la tendance, on constate que sur les 6 premiers mois de l’année on a fait le yo-yo : une très forte pluviosité cet hiver (600 mm au lieu des habituels 300) ce qui a eu pour conséquence directe une dessalure importante (nous avons même cessé de commercialiser des huîtres fin février car elles étaient trop douces, et donc immangeables en terme gustatif).
La variété de Plancton a changé, l’opportuniste a pris la main, et en mars nous nous sommes retrouvés avec du pseudo-nitstzchia : celui-là qui est peut-être venu avec les remontées d’eau douces nitratées de la Vilaine après qu’elle a fait des siennes. La vie des ostréiculteurs ne dépend presque jamais d’eux. Mais du bassin versant, des activités anthropiques, du climat (qui lui-même est influencé par ?… ) …
Pour contredire le début d’année, le début de printemps a été très ensoleillé, ce qui a permis un bloom de Plancton précoce (efflorescence alguale, ça pousse autant dans les jardins qu’en mer) qui a duré longtemps.
Mais, maintenant qu’il ne pleut plus, il n’y a plus d’apport d’eau douce ni de sel minéraux. Avec la forte chaleur, les plantes terrestre et marines sont freinées dans leur croissance. Tout est à l’arrêt. En mer, l’eau devient trop claire, trop transparente, pauvre en fait. Les huîtres qui peuvent filtrer jusqu’à 15 litres d’eau par heure en été (contre 5 en hiver) vont se retrouver en compétition avec les autres espèces qui ont besoin d’oxygène. Même le Plancton peut devenir un compétiteur, car il a besoin d’oxygène et de nutriments.
D’où l’intérêt (encore) de la faible densité dans les élevages : moins souffrir en période d’anoxie de l’eau, partage de la ressources pour toutes les espèces présentes.
Alors voilà, parler de la Laisse de mer ça avait un petit goût de vacances, mais c’est néanmoins un sujet qui me tient à coeur, même si on a l’impression qu’il est loin de la problématique de l’eau ou du climat.
La laisse de mer devient un sujet l’été. Aussi oui.
Pourquoi ? mais pour avoir des plages « propres ».
Enfin, je devrais plutôt dire « mortes ».
Ainsi, l’afflux touristique, si important en termes économiques dans nos régions littorales, oblige certaines municipalités à plier à la loi de la plage blanche.
Loin des algues vertes issues de nos élevages intensifs et de nos nitrates, la laisse de mer est ce que la mer nous offre en se retirant. Elle nous laisse une trace de ce qu’elle a drainé de nos côtes, de nos terres, de très loin parfois. Elle dessine une ligne souvent brune, à la lisière d’une fin de vague, d’un début de terre. Elle est le lieu de transition, d’échanges entre le milieu marin et terrien.
En fait, la laisse de mer, c’est un baiser.
En automne, j’y vois les feuilles de chêne roussies, les épines des pins, le goémon détaché par le début des coups de vent. En été j’y vois des coquillages, des cailloux colorés de tailles variées, des feuilles de zostères, des entéromorphes, des mues de crabes. Toute l’année j’y vois des plumes d’oiseau, du duvet à la plume finale.
La laisse de mer raconte un paysage, un lieu de vie. Elle se différencie du nord au sud de la France, j’imagine qu’elle ne ressemble à rien ici de ce qu’elle peut être dans l’autre hémisphère.
Mais surtout, elle est un chainon essentiel de la vie sur terre, une litière marine, ou un humus de mer. Elle nourrit les plantes du littoral, engrais naturel qui permet aux racines de se développer et aux plantes de tenir la dune, et de freiner l’érosion.
En faisant des recherches pour cet article j’ai appris le mot « gagnage ». La laisse de mer, habitat linéaire, est une zone de gagnage c’est-à-dire une alimentation d’insectes et de crustacés pour de nombreux oiseaux du littoral.
Je ne savais pas que c’est surtout depuis l’Erika que s’est systématisé l’usage des cribleuses, ces machines qui trient le sable des déchets. Malheureusement elles ne tiennent pas compte de ce tapis d’algues qui nourrissent nos littoraux.
Un peu comme si on ne tenait pas compte de notre microbiote.

La meilleure façon de nettoyer une plage, de la rendre vraiment propre, c’est d’enlever à la main les déchets humains (filets, plastiques, mégots et autres) et de laisser les algues faire leur travail nourricier.
Si une plage ne sent rien d’autre que la crème solaire, elle est perdue.
Mes sources : Reporterre et Ifremer
